Révélation. Appelés pour neutraliser un handicapé en pleine crise de démence, les policiers, sous le contrôle de leur hiérarchie, le tabassent à mort.
Lynché par la police à Toulon
L'homicide remonte au 20 novembre 1998. Tout a été fait pour étouffer l'affaire. l'Humanité publie des documents inédits.
De notre envoyé spécial à Toulon.
" La police appelle ça une bavure. T'aurais vu la gueule de la bavure... " À Toulon, le rire se fige. Nous ne sommes plus dans un sketch de Coluche, mais à la morgue. Ce jeune homme au visage tuméfié, au corps martelé de coups, vient d'être interpellé par la police nationale. Français d'origine tunisienne, vingt-six ans, reconnu invalide à 80 %, il n'aurait jamais dû mourir ce 20 novembre 1998.
À son retour de l'armée, le marin 2e classe Mohammed Ali Saoud sombre dans une grave dépression. Ce grand sportif, moniteur diplômé de foot, se replie sur lui-même, dans l'appartement où il vit avec sa famille, au premier étage d'une HLM du quartier Fort-Blanc, sur les hauteurs de Toulon. La mort de son père, en avril 1997, foudroyé sous ses yeux par une attaque cérébrale, l'affecte gravement. Plusieurs fois hospitalisé pour troubles psychiques, il veut enfin s'en sortir. Il cherche du travail, se remet au sport, et cesse imprudemment de prendre ses médicaments depuis trois mois.
" Il allait plutôt bien, témoigne sa sour Yasmina, mais le 19 novembre, il est devenu nerveux, et il s'est mis à faire du tapage. Il avait peur des gens, de lui-même... Il voulait se faire hospitaliser. " Mais aucune place n'était libre avant trois jours. Le lendemain matin, incommodé par le bruit, un voisin se dispute avec Mohammed Ali et appelle la police. Il est environ 9 h 30. Quelques minutes plus tard, grésillements au PC radio de la sécurité publique : " Ici Mandarine 15, le mec est armé d'une barre de fer. Il tape de partout. " Effectivement, Mohammed Ali gesticule avec un des outils de son père sur le balcon. Il fracasse l'antenne parabolique fixée à la rambarde. Yasmina : " Il délirait, parlait à notre père et à un oncle, tous deux décédés. Il s'en est pris à ma sour Siem parce qu'elle ne trouvait pas un numéro de téléphone. Il l'a attachée sur le balcon, m'a donné un coup de pied, a exigé que ma mère et moi nous restions dans la chambre. " Lorsque les deux policiers (Mandarine 15) s'approchent du balcon, Mohammed Ali en plein délire exige de contrôler leur identité. " On n'est pas des clowns ", répondent-ils, et ils réclament par radio des renforts : " Le gars est complètement en état de démence. " Diagnostic exact. D'ailleurs Yasmina les avait informés : " Mon frère est malade, il est invalide, faites venir un médecin. "
Ce sont " Vanille 13 et 16 " qui arrivent. Deux motards. La tension monte proportionnellement au nombre des uniformes. Pourtant, lorsqu'une voisine, Mme Z., raisonne Mohammed Ali, il l'écoute, accepte de libérer sa sour, la laisse descendre du balcon. Côté police, l'option choisie n'est pas le dialogue. Des renforts arrivent, en grand nombre. " Peut-être cinquante ", estime Yasmina. Vingt-deux au minimum, selon notre estimation, dont deux élèves gardiens. Le capitaine M. se fait fort de leur démontrer comment on maîtrise un " forcené ". N'est-il pas judoka, ceinture noire deuxième dan ? Un moniteur de tir épaule son flashball. Comment pourrait-il rater à dix mètres ce gaillard vociférant sur un balcon aussi étroit ? Il tire. À côté. La seconde balle en caoutchouc cueille Mohammed Ali en plein abdomen. Il s'écroule. À ce moment, le capitaine M. accompagné de plusieurs hommes investissent le balcon. " C'était presque l'attaque du château fort ", expliquera-t-il plus tard. Cependant Mohammed Ali n'a pas perdu connaissance. Il résiste, frappe à tour de bras. Dans la mêlée, il s'empare du Rugger chromé, 38 spécial, du capitaine et, sans viser, fait feu plusieurs fois. Un élève gardien est blessé à un doigt de pied. Comment Mohammed Ali a-t-il pu aussi facilement récupérer et utiliser cette arme prête à tirer ? Yasmina assiste à la capture : " Les policiers frappaient mon frère à coups de poing, de pied, ils l'insultaient. " Mohammed Ali est menotté aux mains et aux chevilles et couché sur une planche cloutée provenant d'un meuble disloqué dans la bagarre. Les clous lui provoqueront des estafilades. Neutralisé, il continue à recevoir des coups sous les yeux de sa mère qui vit l'horreur : " Quand mon fils était allongé sur le ventre les mains derrière le dos, les policiers le frappaient encore, en lui donnant des coups de matraque sur la tête, des coups de pied dans le ventre, le dos. " Comme Mohammed Ali continue à s'agiter, trois policiers le maintiennent au sol. L'un d'eux, un motard, s'assoit à cheval sur son thorax : " Je suis resté sur Saoud de quinze à vingt minutes. " Écrase, Mohammed Ali suffoque. Le motard reconnaît : " À un certain moment, j'ai senti qu'il ne résistait plus. Il s'est relâché. " Le jeune malade entre en agonie.
Entre-temps, les pompiers appelés d'urgence arrivent avec six véhicules. Un des sapeurs déclarera avoir vu " le forcené menotté aux poignets et aux pieds, maintenu au sol par trois ou quatre policiers en uniforme ". Il leur demande si leur prisonnier a besoin de soins : " Ils m'ont répondu que non mais que par contre il y avait des blessés à l'intérieur. " Pendant que Mohammed Ali sombre dans l'inconscience, les pompiers dispensent leurs soins aux quatre policiers légèrement blessés : un traumatisme au genou droit, et trois petites blessures au pied, à l'épaule et à la main. Un des policiers, Moïse E. entend Mohammed Ali crier : " Yama. " Ce qui veut dire " maman " en tunisien. Sur le balcon, un autre gardien de la paix va chercher un pompier en lui disant : " Je crois que le monsieur n'est pas bien. " Mohammed Ali est en arrêt cardio-ventilatoire. La réanimation restera sans effet. Le SAMU interviendra trop tard. Le décès sera constaté vers 12 h 30.
Dialogue avec le PC radio de la police :
" Le forcené vient de décéder.
- Suite à quoi ?
- Il a fait un arrêt cardiaque. "
Sur leur rapport d'intervention, les sapeurs-pompiers rajoutent une ligne sous la liste des victimes (les policiers) : Ali Saoud décédé crise cardiaque. Le siège du Fort-Blanc a mobilisé d'impressionnantes forces de police, de sapeurs-pompiers en présence effective, des plus hautes autorités départementales de la police et de deux substituts du procureur, MM. Cortes et Demori.
Le corps de Mohammed Ali est autopsié à la morgue de l'hôpital Font-Pré le jour même, devant plusieurs policiers et les substituts du procureur. Les deux médecins légistes réalisent l'exploit d'accomplir leur dissection, de rédiger et de signer leur rapport entre 19 h 30 et minuit... Il faut préciser que ce rapport, d'une grande pauvreté, ne tient qu'en quatre pages dont une consacrée à l'impressionnante énumération des blessures, ecchymoses et estafilades constatées sur le corps. Après avoir noté un important hématome au niveau de la tempe et du front, une hémorragie gastrique et un intestin grêle contenant du sang, les légistes concluent qu'ils ne peuvent rien conclure : " La cause du décès ne peut être affirmée sur les constatations autopsiques. "
L'un des légistes, le Dr Jean Rivolet, refuse de commenter son travail :
" Une instruction est ouverte et je ne peux rien dire.
- Comment pouvez-vous affirmer dans votre rapport que vous n'avez trouvé aucune fracture alors que vous n'avez pas fait de radio ?
- (après un silence) Oui, avec des radios, cela aurait été mieux, mais à Toulon on manque de moyens...
- Comment pouvez-vous conclure, dans votre rapport, à " l'intégrité lésionnelle " des os du crâne alors que, dans leur rapport, les policiers qui ont assisté à l'autopsie écrivent que vous avez constaté des " traces de lésions des os de la voûte et de la base du crâne " ?
- Ils se trompent. Vous savez, je payerais cher pour savoir la cause de la mort. J'attends avec impatience la reconstitution des faits. Peut-être s'apercevra-t-on que M. Saoud a été trop longtemps maintenu au sol... C'était une interpellation musclée "...
L'étude anatomo-pathologique effectuée par le Dr Pellissier relève des lésions aux poumons telles qu'" on peut les observer dans les asphyxies lentes de type mécanique ". Mohammed Ali a-t-il été étouffé, écrasé par les policiers qui étaient assis sur lui ? Pour la police des polices, l'enquête préliminaire (IGPN, MA. 98.81) a été bouclée en quelques jours. " Les policiers ont agi en état de légitime défense ", conclut-elle. Au commissariat de Toulon, dans un premier temps, personne ne semble se souvenir de cette affaire déjà vieille de cinq mois. Puis chacun déclare qu'il n'est pas habilité à répondre. Même refus de commenter l'affaire à la caserne des sapeurs-pompiers. Le colonel Bernichon accepte mal qu'on puisse s'étonner du retard dans les soins prodigués à la victime. " Dans cette affaire, les pompiers ne sont pas encore mis en cause ", s'étonne-t-il, avant de rectifier son malheureux lapsus : " Et je ne sais pas s'ils le seront. " Alors que la famille Saoud et son avocate Me Ravaz avaient, le 7 janvier 1999, déposé une plainte contre X pour homicide volontaire commis sur une personne particulièrement vulnérable, le substitut Cortes l'a curieusement requalifiée " homicide volontaire ou involontaire ". Depuis, l'instruction est enlisée. Une vieille habitude varoise.
Le 30 janvier 1999, un autre Toulonnais disjonctait à son domicile. Depuis son balcon, il tirait au 357 magnum. Une arme particulièrement dangereuse. La police l'a maîtrisé, désarmé et relâché sous contrôle judiciaire. Il s'appelle Édouard.
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